Dans un mémorandum remis, le 21 septembre 2026, au Ministère de l'Intérieur et de la Sécurité, OLPA dresse un tableau sombre de la situation de la liberté de la presse en République démocratique du Congo en cette fin d'année et demande au Vice-premier Ministre de l'Intérieur de briser le silence.
Ci-dessous l'intégralité du mémorandum réceptionné par le Cabinet du ministère de l’Intérieur.
MÉMORANDUM
À L’ATTENTION DE SON EXCELLENCE MONSIEUR LE VICE-PREMIER MINISTRE, MINISTRE DE L’INTÉRIEUR, SÉCURITÉ, DÉCENTRALISATION ET AFFAIRES COUTUMIÈRES
« Silence de trop sur les attaques visant les médias perpétrées par les services dépendant du Ministère de l’Intérieur »
Excellence,
Nous, Membres de l’Observatoire de la Liberté de la Presse en Afrique (OLPA), organisation non-gouvernementale de défense et de promotion de la liberté de presse basée à Kinshasa, approchons votre Autorité afin d’obtenir la fin du silence sur une série d’attaques visant les professionnels de la presse ainsi que des médias travaillant en République démocratique du Congo (RDC).
Au second semestre 2026, le département d’enquêtes de l’l’Observatoire de la Liberté de la Presse en Afrique (OLPA), a documenté plusieurs cas de violations du droit d’informer et d’être informé à savoir : les interpellations des journalistes par des agents des services d’intelligence, les menaces d’arrestation, les restrictions imposées aux contenus éditoriaux, les pressions sur le choix des invités dans les programmes des médias, la coupure des télécommunications ainsi que les mauvais traitements des journalistes en plein exercice de leur métier. Curieusement et contre toute attente, plusieurs agents des services ou entités dépendant directement de votre portefeuille sont directement ou indirectement impliqués.


A titre illustratif, Pierre Chuma et Charles Nasibu, techniciens à Radio Ndenga News émettant à Kalemie, chef-lieu de la province du Tanganyika (Sud-Est du pays) ont été brutalement interpellés, le 14 septembre 2026, dans la soirée au siège de la radio par plusieurs personnes prétextant travailler pour l’Agence nationale de renseignements (ANR/Kalemie) en tenue de police et de l’armée. Ces derniers ont intimé l’ordre aux techniciens d’interrompre la rediffusion de l’émission intitulée « À vous la parole », présentée par le journaliste Juvénal Ludimbi plus tôt dans la matinée axée sur le rassemblement de protestation organisé par des opposants à Kinshasa et dans les provinces le 15 septembre 2026. Ces agents ont également exigé le disque dur contenant l’enregistrement de l’émission. Face au refus d’obtempérer, Pierre Chuma et Charles Nasibu ont été conduits manu militari au cachot de l’ANR. Ils ont été relaxés le 16 septembre 2026.

Dédé Tshibangu, journaliste à 9G Média, média en ligne basé à Kinshasa, a été agressé, le 15 septembre 2026, à la 12ème rue, dans la commune de Limete, par les membres de la Force du progrès, structure de la Ligue des jeunes de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), parti politique dont vous êtes un des cadres. C’était au moment où il effectuait un reportage sur un rassemblement organisé par des opposants pour protester contre tout projet de changement de la Constitution et un éventuel troisième mandat de M. Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, président de la République. Ses assaillants l’ont sérieusement tabassé, avant d’emporter tout ce que le journaliste détenait par devers lui (téléphone, appareil photo et autres effets personnels). Le journaliste a reçu plusieurs coups à la tête et des projectiles dans le dos, il s’en est sorti avec plusieurs lésions corporelles.

Trésor Muntu, journaliste et directeur général de Centrale Radio Télévision, station émettant à Likasi, dans la province du Haut-Katanga (Sud-est du pays) a été interpellé, le 15 septembre 2026 au siège de son média, par un groupe d’agents en tenue civile se réclamant être de la police judiciaire munis d’un mandat d’amener. Il a été conduit au commissariat de la Police nationale congolaise (PNC/Likasi), puis transféré au cachot du parquet de Lubumbashi, chef-lieu de la province du Haut-Katanga. Le journaliste a été auditionné par un magistrat qui l’a inculpé de diffamation à l’endroit de madame Liliane Komba Maka, vice-présidente de l’Assemblée provinciale du Haut-Katanga. Accusation consécutive au partage dans plusieurs groupes WhatsApp d’une publication du journaliste Patrick Lokala de Télé News, un média en ligne basé à Kinshasa. Ce dernier accusait madame Liliane Komba d’avoir usé de son influence pour protéger sa sœur impliqué dans un conflit foncier. Le journaliste Trésor Muntu a été transféré à la prison de Kassapa de Lubumbashi, peu après son audition. Il a été relaxé le 18 septembre 2026.

Michael Tenende, journaliste à la radio Top Lomami FM, station émettant à Kabinda, chef-lieu de la province de Lomami (Centre de la RDC) a été interpellé le 30 août 2026 au siège de l’Agence nationale de renseignements (ANR/Kabinda), alors qu’il s’y était rendu à la suite d’une invitation du chef de division de l’ANR pour une rencontre avec le responsable local de l’agence. Arrivé sur le lieu, le journaliste Michael Tenende a été entendu sur procès-verbal et accusé d’atteinte à la sûreté de l’État. Accusation consécutive à la publication, sur les réseaux sociaux, d’un message appelant au boycott d’un rassemblement organisé le 19 août 2026 par M. Iron Van Kalombo Musoko, gouverneur de province de Lomami, pour soutenir le Président de la République et le projet de changement de la Constitution. Accusation rejetée par le journaliste, qui a nié être l’auteur du message incriminé, lequel a été posté par Michel Kamanda, journaliste à Sentinelle Presse. Le journaliste Tenende a été également accusé de n’avoir pas participé au rassemblement du gouverneur de la province de Lomami. Il a été libéré le 8 septembre 2026, après paiement d’une caution de 500.000 francs congolais (équivalent de 217 dollars américains). Ses effets confisqués (téléphones et autres effets) ont été restitués.
Interdiction faite aux médias de diffuser les informations sur le conflit coutumier Tombenzale à Inongo (Maï-Ndombe)
A l’issue d’une réunion du Comité provincial de sécurité du Maï-Ndombe du 19 juin 2026, M. Bombani Moteri Bumba, Maire de la ville d’Inongo est intervenu sur les radios de la ville pour interdire officiellement aux médias et aux journalistes de diffuser toute information relative au conflit coutumier dans le groupement Tombenzale jusqu’à nouvel ordre. Il a proféré des menaces d’arrestation contre tout journaliste qui donnera la parole à toute personne pour évoquer la question Tombenzale dans les médias. Cette mesure verbale d’interdiction demeure en vigueur jusqu’à ce jour.

Blaise Mabala Mufu, journaliste et directeur de la radio Tam-Tam, station privée émettant à Inongo, dans la province du Maï-Ndombe (à l’ouest du pays) a été invité à se présenter au bureau de l’ANR/Maï-Ndombe le 29 juillet 2026. Sans attendre l’arrivée du journaliste, des agents de l’ANR ont fait irruption au siège de la radio pour l’amener de force. Il a été soumis à un interrogatoire serré sur la diffusion d’informations relatives aux conflits coutumiers Tombenzale et celle sur l’utilisation abusive d’un émetteur de l’Etat par des privés. Quelques jours avant cette audition, le journaliste avait reçu plusieurs menaces d’arrestation par téléphone.
Menaces contre la radio-télé Batamba à Sumbula
À Sumbula, dans la province du Kasaï (Centre du pays), le Chef de poste de l’Agence nationale de renseignements a intimé l’ordre au directeur de la radio-télé Batamba (RTB), émettant à Sumbula, « de ne plus recevoir ni inviter dans ses programmes M. Jean Pimbi Makanga, président sectionnaire du parti politique UDPS en raison d’un conflit interne au sein de cette formation politique. Ce dernier ayant été remplacé par M. Donat Mwamba, président fédéral de l’UDPS ». Le chef de poste a lancé que « celui qui osera recevoir ce monsieur sera arrêté ».
A Fizi, dans la province du Sud-Kivu (Est de la RDC), Luc LukendoTenchi, directeur de la radio communautaire Kivu, vit en clandestinité depuis plusieurs semaines, après avoir reçu des menaces directes de la part du maire de la ville et de plusieurs autorités locales, après avoir diffusé les déclarations des acteurs locaux de la société civile qui dénonçaient les opérations de contrôle et de perception des taxes communément appelé « bouclage », imposées aux engins roulant. Stanislas Kamengele, directeur de la radio communautaire Amani Fm traverse la même situation pour des faits similaires.
Il y a lieu de rappeler que depuis juillet 2026, les principaux réseaux de téléphonie mobile utilisé par la population ont été coupés. Et le kit Starlink du consortium des radios communautaires de Fizi a été saisi par les autorités locales. L’accès à internet et aux communications téléphoniques se révèlent comme un véritable parcours de combattant pour les professionnels de la presse de cette partie du pays.
Excellence,
Point n’est besoin de démontrer que les abus de pouvoir et l’excès de zèle caractérisent actuellement la conduite de certains agents et cadres des organismes ou services dépendant directement du Ministère de l’Intérieur et sécurité.
Les attaques visant les professionnels des médias dont les auteurs sont principalement ceux qui sont les personnes censées assurer la sécurité des personnes et de leurs biens, sont de nature à augmenter le sentiment d’insécurité dans le chef des journalistes et d’encourager une autocensure nuisible à un bel exercice du droit d’informer et d’être informé.
Il y a lieu d’intervenir et de briser ce silence qui s’apparente étrangement à un acquiescement qui contrarie les dispositions des articles 23, 24 et 212 de la Constitution de la République démocratique du Congo ainsi que les Ordonnances-loi n°23-009 et 23-010 du 13 mars 2023 qui garantissent le droit à la liberté d’expression, le droit à l’information ainsi que la liberté de la presse et d’émission par radio et télévision et autres droits fondamentaux liés à l’environnement virtuel.
Les Membres de l’Observatoire de la Liberté de la Presse en Afrique (OLPA) formulent les recommandations suivantes à l’attention de votre Autorité :
- Mettre fin aux pressions et immixtions de l’Administration de l’Intérieur dans le travail des médias, en donnant instructions claires et précises aux cadres et agents des services de sécurité et de la territoriale de favoriser l’exercice de la liberté de presse dans leurs entités respectives ;
- Consulter régulièrement les responsables d’instances de régulation et d’autorégulation des médias sur des questions relatives au secteur de la presse ;
- Ouvrir éventuellement des actions disciplinaires et ou pénales contre les agents et cadres auteurs des abus de pouvoir ou des excès de zèle envers les professionnels de la presse ;
- Diligenter des enquêtes sérieuses les allégations visant les membres de la Force du progrès de l’UDPS qui se sont illustrés dans les actes d’agression brutale contre les journalistes et mettre fin à la culture de l’impunité qui prend progressivement corps ;
- Encourager la sensibilisation des agents et cadres de votre ministère sur l’impératif de garantir la sécurité des journalistes et de leur matériel en tout temps et en tout lieu.
Ainsi fait à Kinshasa, le 20 septembre 2026
Signataires
Kabongo Mbuyi, secrétaire exécutif
Chancelle Nsingi, Chercheure sénior
Nancy Zombo, Chercheure sénior
Elie Mbuyi, Chargé d’enquêtes
Hope Bwanga, expert juriste
Victorine Dimweshe, membre
Michel Kisoka, membre
Nadège Ngangula, membre
Gladys Bilengo, membre
Gloria Kiketa, membre
Nelly Bamenga, membre
Kahindo Kasereke, membre
Mumbere Muhindo, membre
Matondo Malela, membre
Nadine Ngambo, membre
0 commentaire
Connectez-vous pour commenter cet article.